1 - Il y aura toujours des gains de productivite du travail, car le progres technique permet de "produire la meme chose avec moins de travail" ;

2 - Pour maintenir l'emploi, il faut donc soit reduire sans cesse la duree du travail au rythme des gains de productivite, soit augmenter la production (c'est la croissance) au meme rythme, soit melanger ces deux solutions.

Ce schema a été vérifié depuis un demi-siecle, bien qu'avec des rates. Il va s'ecrouler. Il faudra creer massivement des emplois sans croissance ni gains de productivite. Pour deux raisons.

La premiere est que les gains de productivite permettent certes de produire plus de biens avec la meme quantite de travail, mais pas avec la meme quantite de ressources naturelles, d'energie et de pollutions diverses. Cela n'etait pas trop grave tant que l'on restait loin des seuils d'epuisement ou de renouvellement naturel de ces ressources. Cela devient aujourd'hui le probleme majeur. Il va donc falloir privilegier des solutions economisant non plus seulement le travail (gains de productivite), mais aussi, de plus en plus, les ressources naturelles et les rejets (gains de durabilite). Ce qui conduit à la deuxieme faille du raisonnement "croissanciste".

Le fait est massif : produire des biens (ou des services) de facon ecologiquement durable exige plus de travail que produire les "memes" biens en detruisant les ressources naturelles et le climat. Or, les comptes actuels de la croissance et des gains de productivite ne font aucune difference entre ces deux types de production. Supposons qu'on remplace progressivement l'agriculture industrielle, avec ses innombrables dommages collateraux sur l'environnement et sur la sante, par de l'agriculture biologique de proximite.

A production identique en quantite, il faudrait approximativement 50 % d'emplois en plus. Les comptes nationaux actuels nous diront alors que la croissance est nulle (meme quantite produite) et que la productivite du travail baisse. Pourtant, on aura cree de nombreux emplois, il y aura plus de valeur ajoutee agricole, et surtout la qualite et la durabilite de la production auront ete bouleversees positivement.

Dans un autre secteur essentiel, celui de l'energie, le scenario NegaWatt, mis au point par une centaine d'experts, prevoit de produire en 2050 autant de kilowattheures (kWh) qu'aujourd'hui. Les comptes actuels diront donc : croissance zero dans ce secteur. Pourtant, selon ce scenario, on pourrait doubler les usages pour chaque kWh (et donc il n'y aurait aucune stagnation du bien-etre lie à l'energie), et par ailleurs, on remplacerait progressivement les productions polluantes par des energies renouvelables, avec nettement plus d'emplois à la cle.

Notre comptabilite, insensible à la difference entre des kWh "propres" et des kWh "sales", nous dira juste que la productivite baisse, alors qu'une evaluation serieuse devrait integrer les gains de durabilite et d'utilite finale ainsi realises, sources de valeur ajoutee supplementaire et d'emplois. De meme, le remplacement des grandes surfaces commerciales par des commerces de proximite serait createur d'emplois et reducteur de dommages collectifs divers. Pourtant, la croissance de ce secteur n'etant mesuree que par celle du volume des biens vendus, une telle revolution qualitative sera assimilee à une croissance zero (et à une chute de la productivite) si ce volume ne change pas.

La liste est longue des productions et des secteurs ou une strategie de montee en qualite et en durabilite restera invisible dans nos comptabilites. Les grands gisements d'emploi et de valeur ajoutee du futur resideront dans des transformations qualitatives "hors croissance", dans une economie dont le principe sera de "prendre soin" des personnes (des services de bien-etre sans visee de productivite), des biens, de la nature et de la cohesion sociale.

Il y a une contrepartie à cette strategie alternative pour un plein emploi sans croissance des quantites : les biens et services issus de productions durables sont en moyenne plus chers que les anciens, justement parce qu'ils sont plus riches en emplois et en valeur ajoutee. Mais en realite, ils ne sont pas plus chers "pour la meme chose" (ce qui est la definition de l'inflation). Une tonne de cereales bio n'est pas la meme chose qu'une tonne de cereales "polluantes", et il en va de meme pour les kWh, les services commerciaux et tout le reste. On paye plus cher, mais pour avoir mieux, sur la base de plus de travail et de moins de degradations environnementales. Reste alors une grande question : tant que ces productions "durables" vers lesquelles il faut aller au plus vite, sous peine de crises encore plus graves, seront inaccessibles à une partie de la population, les indicateurs de durabilite resteront dans le rouge, et les creations d'emplois resteront limitees par l'insuffisance du "pouvoir d'achat durable" des menages modestes. Pour "sauver la planete", il faut reduire fortement les inegalites, à la fois par le haut (d'autant que ce sont d'abord les riches qui detruisent la planete) et par le bas. La crise ecologique pourrait bien y pousser plus vite que les exhortations morales. Et, qu'il s'agisse des inegalites ou de la necessaire "discrimination positive" pour des productions durables, ce sont les institutions publiques qui detiennent les principales cles. Les moyens existent pour cela. Les seules reductions d'impots directs decidees depuis 2000 representent 30 milliards d'euros de manque à gagner par an pour l'action collective. Il n'y a nul besoin de croissance pour les mobiliser au service du bien-etre durable, le nouveau ressort de l'emploi.